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Doreen au Théâtre de la Bastille, chant intime

13 janvier 2019
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©Isabelle Jouvante

Avec une rare acuité, la pièce propose l’exploration d’un couple rare : celui que formèrent le philosophe français André Gorz et sa femme Doreen Keir, d’origine anglaise. A l’image de leur amour hors du commun, la plongée théâtrale se fait expérience poétique et amoureuse.

L’auteur, metteur en scène et comédien David Geselson s’est centré sur le livre Lettre à D. d’André Gorz pour créer son spectacle, tout en ajoutant des propos du philosophe puisés dans ses autres ouvrages ainsi que des réflexions personnelles. Le résultat est un profond partage de l’intimité de ce couple, qui vécut durant 58 ans un amour singulier, où la complicité intellectuelle, l’honnêteté et le désir ne font qu’un. Sans quatrième mur et dans un dispositif  hors convention, la pièce commence par l’accueil des spectateurs sur le plateau comme s’ils entraient dans le salon des protagonistes. Doreen et André Gorz reçoivent les uns et les autres en  hôtes chaleureusement attendus,  ils discutent et tendent aimablement un verre ou une assiette, biscuits apéritifs et alcool généreusement offerts. Puis, lorsque la douceur est installée, étroitement tissée, créant une sorte de sentiment de se connaitre et d’être chez soi, alors le philosophe et Doreen entament la narration de leur vie amoureuse et par là, de leurs vies respectives mêlées et confondues.

©Vincent Arbelet

Nous sommes juste un an après la publication de Lettre à D., en un soir de 2007. André Gorz, de son vrai nom Gerhart Hirsch et pour lequel les identités sont mouvantes, est avec son épouse ; ils échangent, ils se rappellent des souvenirs, évoquent des compagnonnages amicaux, et retracent leur parcours. Une heure plus tard, ils se suicideront, chacun étant décidé à ne pas survivre à l’autre. Dans ce fragment de vie partagé, nous les voyons s’asseoir parmi les spectateurs, écrire, lire, vaquer à leurs occupations et parfois mettre une musique langoureuse sur le vieux tourne-disque. Le salon où domine la bibliothèque est éclairé par une lumière tamisée et la grande table où s’alignent les verres témoigne de la constante ouverture aux autres. Ces deux êtres qui ne se sont jamais interdits une conversation, fut-elle un questionnement sur le « comment vivre l’amour », sont liés à des figures telles que Sartre ou Godart, André Gorz étant un pionner de l’écologie politique, un journaliste engagé et un penseur des modes de travail. Aimer est pour eux une trajectoire qui traverse les profondeurs de soi et de l’autre, en se fixant une ligne qui ne tolère pas les compromis bourgeois.

Les deux comédiens parviennent à une élégante mise à nu de cet amour, avec une sincérité éblouissante qui laisse le public dans une intense émotion. Quand ce qui lie un homme et une femme touche autant à la franchise de leurs exigences intellectuelles qu’à leur élans amoureux toujours renouvelés,  la confession révèle et dépasse l’intime. Laure Mathis, captivante en sa franchise et son expressivité, et David Geselson, qui enveloppe l’aimée d’un regard où brillent intelligence et attention, donnent à Doreen et André Gorz un prolongement magnifique.

Emilie Darlier-Bournat

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